« Imaginez maintenant ? » Plutôt jamais…

La Fédération des arts de la rue en IDF a été sollicitée pour collaborer au projet Imaginez maintenant, financé par le Haut Commissariat à la Jeunesse et… le Conseil de la Création (déjà dénoncé dans plusieurs communiqué de la Fédération nationale des arts de la rue) qui aura lieu du 1er au 4 juillet 2010 dans 8 villes de France : Paris, où il est piloté par le Théâtre de Chaillot (qui coordonne également le projet en national) ainsi qu’Amiens, Brest, Grenoble, Lyon, Marseille, Metz, Toulouse.

Ce projet se définit comme porté par « l’utopie » et la volonté de promouvoir les « jeunes créateurs de moins de 30 ans » qu’il cherche à séduire. Mais comment ? Car dans sa définition même, comme dans sa mise en œuvre, il est en contradiction totale avec les objectifs qu’il affiche…

La création à la botte du patrimoine

Le projet est censé être centré sur la création et pourtant toutes les structures d’intervention choisies pour ce projet sont des lieux de patrimoine. Rien d’étonnant : les annonces récentes concernant la réorganisation du Ministère de la Culture ont clairement exprimé la volonté du gouvernement de privilégier ce secteur, au détriment du spectacle vivant et de la notion profonde de création. Avec ce projet, le spectacle vivant sert de faire valoir au patrimoine, là où l’offre culturelle est déjà la plus importante, la plus légitimée, la plus « excellente », pour reprendre l’un des mot d’ordre du Conseil de la création. A Paris, la localisation du projet sur la colline muséifiée de Chaillot (bien connue pour son Théâtre national, son Palais de Tokyo, sa Cité de l’architecture, son musée d’Art moderne, son musée de la Mode, son voisinage avec le Musée du Quai Branly et la tour Eiffel, etc) parle d’elle-même. La démocratisation culturelle n’est plus à l’ordre du jour ! Voici ce que nous dit ce projet, véritable provocation envers les créateurs du spectacle vivant et notamment les « artistes de rue » (généreusement mentionnés dans le projet… sûrement parce qu’on s’imagine qu’ils ne coûteront pas cher !) qui demandent des moyens pour développer des projets durables, avec les populations, sur les territoires et les quartiers où l’offre culturelle est déficiente.

Vous avez dit « création » ?

Avec ce projet, la dérive qui consiste à confondre, pour mieux le liquider, le secteur artistique et culturel avec le secteur marchand, est encouragée. La « créativité » tout azimut vient nier l’exception culturelle ; la jeune « création » visée par le projet inclut l’artisanat et même la « création » d’entreprise ! et certainement bientôt la publicité…

Le budget du projet : un flou peu artistique…

Une grande partie du budget de ce projet (2 millions d’euros pour la seule participation du Haut Commissariat à la Jeunesse, sans compter celui émanant du Conseil de la Création - 1,2 millions d’après le rapport du député socialiste Rogemont), est prélevé sur les budgets de structures qui fonctionnent, non pas dans le coup d’éclat d’une action de 4 jours au début de l’été, comme c’est le cas de ce projet, mais tout au long de l’année, tant dans le secteur de la Jeunesse que de la Culture. Ce projet vient donc, quoi qu’en dise Marin Karmitz, délégué général du Conseil de la création, contribuer directement au saccage, par le gouvernement, des moyens alloués au Ministère de la Culture et aux services publics en général.

En outre, à Paris, le budget affecté aux projets qui seront retenus via l’appel à projet (les projets « mobiles » visant la circulation du public entre les différents lieux de la colline de Chaillot) n’est tout bonnement pas fixé. Constituera-t-il 2%, 10%, 50 %, 80%... du projet global ? Il en va de même pour le nombre final de projets qui seront retenus. Les jeunes créateurs sont donc censés construire leurs projets sans financement assuré, et déposer leur dossier sans savoir quelle sera l’enveloppe destinée aux projets concernés par l’appel à projet.

L’ « appel à jurés » : un appel à secrétaires bénévoles !

Le mode de sélection des projets est lui aussi opaque, contrairement à ce que pourrait laisser croire le recours à « l’appel à projet » mis en place à Paris et Toulouse. Le commissariat artistique est roi, même si le projet fait mine de vouloir associer démocratiquement des professionnels à la sélection des projets. A Paris, les jurys (« jeunes » et « experts ») restent cantonnés à la première phase d’ouverture de courrier et de premier tri des propositions. Le choix final des projets est réservé au « commissariat artistique », dirigé par Dominique Hervieu, directrice du théâtre de Chaillot, qui, tiens d’ailleurs ! est aussi l’une des 11 membres du Conseil de la création…

Pour toutes ces raisons, nous dénonçons ce projet, qui ressemble plus à une vaste opération de communication, qu’à un projet de tremplin professionnel pour les jeunes équipes de création, particulièrement fragiles. Ce projet ne se donne pas les moyens de ce qu’à des fins démagogiques il prétend défendre, et constitue un piège fallacieux non seulement pour la jeunesse mais pour l’ensemble des citoyens.

Nous invitons les créateurs de tous âges, attachés tant à la notion de spectacle vivant que de service public, aux exigences desquels le Ministère de la Culture doit répondre, à faire circuler ce message qui, nous l’espérons, dissuadera tout un chacun de participer à cette mascarade.

(Posté le 29 novembre 2009)