La diffusion des arts de la rue Ile-de-France
Journée de réflexion, pilotée par la Fédération des arts de la rue en Ile-de-France, en partenariat avec l’ADIAM Val d’Oise, dans le cadre du festival Cergy Soit !

 

10h-12h: TABLE RONDE

Quels modes de diffusion pour une approche territoriale innovante ?
Quelles formes artistiques, quels formats de diffusion pour quelle approche renouvelée du territoire ? Comment promouvoir un développement harmonieux du champ des arts de la rue encourageant la rencontre entre les œuvres et la population tout au long de l’année ?
Aujourd’hui, des projets artistiques et culturels émergent, renouvelant les modalités de diffusion. En marge de la tradition festivalière, ils interrogent les territoires et instaurent une relation avec les habitants, une implication du public réinventées.
A partir de trois témoignages singuliers, cette table ronde propose un temps commun d’échange et de réflexion autour de modalités de diffusion qui induisent une inscription originale de l’œuvre sur le terrain, de nouveaux vecteurs d’innovation territoriale, des temporalités inhabituelles, des dynamiques d’entrée différentes avec le public.

 

Avec la participation de :

Anne Gonon (modératrice) : auteure d’une thèse sur les publics des arts de la rue.
Mark Etc : directeur artistique du groupe Ici Même. Il s’est investi dans la définition de l’ouverture à la ville de différents équipements culturels de proximité et collabore régulièrement à des actions de programmation d’art dans la ville (graphisme, street art, performances).
Jean-Luc Gaget : 1er adjoint délégué aux affaires générales, à la vie culturelle et à la coopération décentralisée de Bures-sur-Yvette, il s’est investi dans la construction d’un réseau de diffusion territorial des arts de la rue au travers de la manifestation Ah ! Les beaux jours.
Le collectif En Plaine Hiver : le collectif en Plaine Hiver est porteur d’un projet d’événement festif et itinérant sur le territoire de Plaine Commune. Ce projet est issu de la rencontre d’acteurs artistiques, culturels et associatifs, tous impliqués dans les arts de la rue sur le territoire de la communauté d’agglomération.

 

Compte rendu

Anne Gonon :

Le champ des arts de la rue et plus largement des arts de la ville est prompt à inventer des formes nouvelles et atypiques en termes d’esthétiques, de relations à l’espace public et aux spectateurs… De façon étroitement liée, il est prompt à se montrer inventif dans les modalités mêmes de diffusion. Ces arts tous terrains induisent en effet souvent la nécessité d’imaginer d’autres façons de rencontrer la population pour tenter de la transformer en public. On constate depuis quelques années la multiplication de projets, qu’ils soient portés par des artistes, des opérateurs ou des acteurs de collectivités territoriales, qui tentent ainsi de renouveler leur approche d’un territoire et de ses populations. On constate aussi que ces projets tendent à s’éloigner de la tradition festivalière, les festivals restant cependant les principaux vecteurs de diffusion des arts de la rue aujourd’hui. Il ne s’agit évidemment pas d’opposer ou de comparer les types de diffusion mais bien de choisir cette question du rapport au territoire comme approche, dans une perspective très large et prospective.
L’objectif de cette table ronde est de réfléchir à cette problématique de la diffusion envisagée comme un moyen d’inscription original d’une œuvre sur le terrain et comme un vecteur d’innovation territoriale dans la relation aux populations, mais aussi dans sa production et son organisation.
Les projets ici présentés n’ont pas vocation à être perçus comme des modèles ou des expériences à reproduire. Ils sont intéressants dans la mesure où ils interrogent la thématique de la table ronde et, pour certains, illustrent la dimension très concrète des difficultés, des exigences, et aussi sans doute des satisfactions, liées à de telles tentatives.
Commençons par le projet En Plaine Hiver, projet itinérant à l’échelle du territoire de Plaine Commune, en Seine-Saint-Denis. Hugues Delforge, de la compagnie Les Sanglés, peut-être pouvez-vous présenter le projet dans sa globalité, les acteurs qu’il implique et la nature de la proposition.

Hugues Delforge :

Le projet En Plaine Hiver est un projet d’événement festif et itinérant sur le territoire de Plaine Commune. Il est issu de la rencontre d’acteurs artistiques, culturels et associatifs, tous impliqués dans les arts de la rue sur le territoire de la communauté d’agglomération. L’objectif est de créer, au mois de janvier, une aventure artistique et festive partagée par les huit villes du territoire. Nous aimerions parvenir à donner une identité à Plaine Commune, à dépasser l’entité administrative pour lui donner une réalité humaine. Nous voulons pour cela utiliser le savoir-faire des arts de la rue pour nouer un lien entre ces huit villes. Une caravane ferait un parcours entre les huit villes, au cœur de l’hiver. Un moment de rencontre serait proposé, en fin de journée, le temps de la diffusion d’un spectacle. L’arrivée et le départ sont ritualisés et se déroulent de la même façon dans chacune des communes. Nous donnons ainsi une cohésion au projet. La caravane est formée par des engins de la voirie qui constituent à ce jour l’identité de la communauté d’agglomération. Les conducteurs seraient intégrés à l’événement, permettant la mise en scène de l’installation et la désinstallation du bivouac.
Ce projet implique un grand nombre d’acteurs mais ce sont les deux compagnies Les Sanglés et Le SAMU qui en assurent le pilotage. Les autres compagnies sont moins solides et rencontrent des difficultés à s’inscrire sur le suivi d’un tel projet sur du long terme. Nous avons souhaité monter un projet sur le territoire de cette communauté d’agglomération car la diffusion des arts de la rue y est relativement faible. Finalement, il y a de nombreuses compagnies sur ce territoire mais elles n’y jouent quasiment pas ! Elles jouent partout en France mais pas sur le territoire où elles sont implantées. Nous avons délibérément opté pour une forme non festivalière et non estivale. L’objectif est aussi de montrer notre capacité à créer un temps particulier à un moment de l’année où il ne se passe rien. Nous voulions créer quelque chose qui n’existait pas encore, fédérer les gens autour de formes courtes, en plein mois de janvier. Ce projet enclenche une dynamique chez les acteurs de terrain. Il nous conduit à inventer de nouveaux modes de diffusion, à inventer de nouvelles propositions artistiques pour toucher le public, le capter, le faire circuler d’une commune à l’autre, etc.
Cette proposition est une sorte de séisme pour la communauté d’agglomération. Le premier problème auquel nous avons été rapidement confrontés est que la communauté d’agglomération de Plaine Commune n’a pas la compétence culturelle. Cette instance ne sait pas comment appréhender notre projet. Il ne correspond pas à ce qu’ils connaissent. L’autre difficulté est de faire travailler huit villes et la communauté d’agglomération ensemble. C’est compliqué, cela génère une multiplication de réunions… Le temps de mise en place est extrêmement long. Nous nous heurtons à une lourdeur administrative qui nous dépasse. Nous avons été découragés plusieurs fois… Les acteurs du terrain, les compagnies, nous sommes très réactifs, nous savons qu’en nous mobilisant, nous pouvons monter des projets relativement rapidement. Une communauté d’agglomération n’est pas dans la même temporalité. Faire voter une subvention prend du temps. Nos modalités d’action sont souvent décalées. Aujourd’hui, nous avons réussi à enclencher un processus de travail commun, mais le chemin à parcourir est encore long. Finalement ces multiples rencontres entre artistes, élus, services administratifs et techniques et opérateurs génèrent en elles-mêmes une existence du territoire. Cette transversalité est intéressante et, à la fois, c’est bien souvent elle qui pose problème…

Anne Gonon :

Ce projet est porté par des acteurs de terrain. Pour aboutir, il a besoin de trouver des partenaires qui s’investissent dans la mise en œuvre du projet. C’est une caractéristique forte de la diffusion en espace public : la multiplicité des acteurs touchés, dans tous les services des collectivités territoriales. A ce titre, ce type de projet est susceptible de générer une dynamique territoriale en fédérant des personnes qui n’ont peut-être pas l’occasion de se côtoyer, de collaborer, etc. Pour autant, il faut trouver le bon interlocuteur, qui se saisisse du projet, qui l’accompagne. C’est un processus long et chronophage (réunions, dossiers à monter, investissement sur du long terme) que de petites équipes, notamment sans permanent, ne peuvent pas facilement fournir. Seules des équipes stables peuvent parvenir à la mise en œuvre d’un tel projet.
Par ailleurs, on constate qu’en fonction des conditions spécifiques de diffusion, dans le cas présent plusieurs villes sur un territoire, le choix délibéré d’un mois de janvier, le choix de l’espace public, etc. les artistes inventent et proposent des réponses artistiques. Il faut valoriser cette capacité des artistes à imaginer des propositions originales adaptées.
Enfin, il faut souligner l’envie des artistes et des acteurs de terrain de s’inscrire dans leur territoire d’implantation, d’y manifester leur présence. C’est un enjeu artistique réel pour les équipes que d’œuvrer sur leur territoire.
Mark Etc, vous êtes directeur artistique du Groupe Ici Même et vous menez une réflexion prospective quant à la création de projets ayant pour but d’accompagner de manière originale la diffusion des œuvres dans la ville. Vous prônez notamment un accompagnement des artistes intervenant dans la ville.

Mark Etc :

Lorsqu’un artiste choisit d’intervenir dans l’espace public, il se pose, et pose aux autres, la question du contexte, de la relation entre l’œuvre et son contexte. Il faut donc réfléchir à la stratégie à mettre en place pour permettre la rencontre entre le public et l’œuvre, dans un contexte donné. Les arts dans la ville questionnent fondamentalement cette problématique de la rencontre entre l’œuvre et le public. Ils proposent, avec d’autres, des chemins renouvelés qui contribuent à relancer la démocratisation culturelle. L’inscription dans la ville pose aussi la question de la lisibilité : quelles stratégies développer pour rendre compréhensible le propos artistique au cœur de l’environnement urbain, déjà peuplé de signes ? L’artiste défriche ces chemins mais il faut en réalité être deux à le faire : l’artiste doit rencontrer un partenaire qui ait envie, lui aussi, de travailler ces questions. Il ne s’agit pas de questions techniques (même si elles se posent dans un second temps), mais d’interrogations de fond, de sens. La compétence culturelle doit être réinterrogée. Qui la détient ? En vertu de quoi ? Selon quelle légitimité ? La démarche artistique doit être replacée au centre de la réflexion, tout en étant accompagnée.
Il me semble qu’il existe deux pistes à explorer pour redonner du souffle aux projets.
- L’artiste associé à un centre d’art, un théâtre ou même une manifestation ponctuelle. L’artiste peut être associé dans la conceptualisation d’un scénario, dans la création d’un rituel qu’il propose aux gens, mais il peut aussi être associé à une interrogation de fond. Pourquoi l’artiste n’aurait-il pas un point de vue sur les questions qui se posent à la ville aujourd’hui ?
- La résidence de quartier a pour principe d’accompagner le cheminement d’un artiste sur un morceau de territoire d’une ville. Un artiste pourrait par exemple travailler trois mois dans une piscine de quartier. Un tel travail au quotidien avec le contexte produirait des frictions, génèrerait de nouvelles dimensions, etc.

Anne Gonon :

La question de l’accompagnement émerge ici de nouveau. Finalement, qui doit piloter le projet ? L’artiste peut être moteur mais il aura toujours besoin d’un accompagnateur, d’une personne avec qui échanger sur les questions liées au sens de l’action. Par ailleurs, la vision de Mark Etc replace l’œuvre au cœur du projet. C’est elle qui interroge le territoire.

Bernard Mathonnat (Directeur des Affaires Culturelles de la ville de Gonesse), présent dans le public :

Cette problématique de l’accompagnement est centrale. De ce point de vue, il faut pointer la délicate position des directeurs d’affaires culturelles dont le rôle est souvent mal défini. Ils devraient être les interfaces entre les artistes et les élus. L’élu, le DAC et l’artiste sont souvent dans des temporalités différentes qui se concilient mal. Une réflexion doit être menée pour permettre notamment un plus grand respect du temps du créateur.

Mark Etc :

L’artiste n’est pas intégré suffisamment en amont à la réflexion. En conséquence, on assiste à la reproduction de modèles. L’un des modèles récurrents dans le champ des arts de la ville, c’est celui d’un projet culturel fortement marqué par une logique intégrée de communication politique. On pense arts dans la ville, on crée un festival. Ce sont des formules qui marchent et qui se reproduisent sans être jamais interrogées. On ne cherche pas, par exemple, à toucher les gens dans leurs pratiques sociales. C’est certes beaucoup plus difficile. Nous sommes pourtant obligés d’affronter ces questions. Y compris dans un festival, qui touchons-nous réellement ? On ne touche bien sûr pas tout le monde et on parle toujours beaucoup moins fort que la télévision… Si l’on souhaite donner de l’ampleur à nos propos, il faut investir de nouvelles sphères sociales, convaincre les élus de nous accompagner dans de nouvelles aventures… Diffuser dans l’espace public, cela ne devrait pas revenir à remplir une grille de programme, c’est répondre à des questions. Les formes de diffusion possibles sont innombrables. Il faut faire confiance aux élus et aux artistes quant à leur capacité à inventer de nouveaux modes de diffusion.

Anne Gonon :

Jean-Luc Gaget, vous êtes 1er adjoint, délégué aux affaires générales et à la vie culturelle de la commune de Bures-sur-Yvette, qui se situe dans l’Essonne. Après un projet porté par un collectif d’acteurs de terrain, après une vision d’artiste, il s’agit là d’une initiative portée par une commune. Pouvez-vous nous présenter le projet Ah ! les beaux jours.

Jean-Luc Gaget :

La résidence d’une compagnie théâtre, arrivant à son terme, une réflexion avec les élus, le Conseil général et le centre culturel a été lancée, sur le bilan de cette résidence, et les perspectives à donner : reconduction d’une compagnie en résidence et si oui, sur quelle expression artistique, comment aller au plus près de notre population… Il est vite apparu qu’il était nécessaire d’aller au cœur des quartiers avec des propositions artistiques, qu’il fallait travailler de façon plus dynamique, plus ouverte. En bref, mettre un peu le « bazar » au sein de notre petite ville bien tranquille ! Plusieurs rencontres avec l’équipe de la Constellation nous ont amenés à comprendre que le projet de cette compagnie correspondait à notre projet culturel. Un partenariat fort s’est alors établi. La compagnie est, pour la 3ème saison, accueillie à Bures-sur-Yvette. Outre ses créations qu’elle propose dans les murs du centre culturel, en appartement, l’action dans les écoles, la compagnie a pris la co-direction avec le centre culturel Marcel Pagnol de la manifestation Ah ! Les beaux jours. L’originalité de cette manifestation est de se donner pour territoire de jeu la communauté d’agglomération du Plateau de Saclay. Aujourd’hui, cette communauté d’agglomération rassemble 10 communes : Bures-sur-Yvette, Gif-sur-Yvette, Gometz-le-Châtel, Igny, Orsay, Palaiseau, Saclay, Saint-Aubin, Vauhallan et Villiers-le-Bâcle. La Constellation développe une programmation rue faisant écho à l’orientation circassienne du lieu et s’adapte au cahier de charges de chaque commune participante. La programmation s’étale sur trois semaines, au mois de juin. Quatre communes du territoire de la communauté d’agglomération ont récemment rejoint cet événement. Nous cherchons à sensibiliser un large public et les spectacles de rue investissent des quartiers non habitués à accueillir des événements culturels. C’est un moyen intéressant et efficace pour créer de nouveaux liens, ouvrir des espaces de dialogue et favoriser une circulation des publics.

Anne Gonon :

Le principe du projet est la mutualisation.

Jean-Luc Gaget :

C’est en effet l’un des fondements forts du projet. Les petites communes accueillent ainsi des spectacles de bonne qualité qu’elles ne pourraient pas accueillir avec leurs seuls moyens. Finalement, cette mutualisation est une véritable nécessité. A une telle distance de Paris, il n’est pas facile d’exister sur le plan culturel pour les petites communes. Pour autant, l’axe sur les arts de la rue au niveau du territoire de cette communauté d’agglomération doit considérablement se développer car la ville de Bures-sur-Yvette, bien qu’elle obtienne des aides publiques, ne peut en être le seul producteur. Il faut que la communauté d’agglomération et d’autres institutions s’impliquent davantage dans la construction de ce réseau de diffusion. La communauté d’agglomération s’est dotée de la compétence culturelle exclusivement pour l’investissement dans les équipements culturels. C’est un bon début mais il faudrait aller plus loin.
L’un des autres points positifs en termes d’effets, c’est la concertation et le travail commun entre acteurs de terrain et services administratifs et techniques que ce projet génère. Il provoque des rencontres, de la concertation et du lien entre des gens qui n’ont pas forcément vocation à travailler ensemble. Cela fait exister la communauté d’agglomération d’une manière originale.

Anne Gonon :

A travers ces trois prises de parole, il apparaît que les arts de la rue, de par leur capacité à investir des territoires très divers et à entrer en contact avec les populations, peuvent constituer le cœur de projets s’affranchissant des modèles existants. Finalement, il suffit de la bonne rencontre entre un artiste et un accompagnateur. Cet accompagnateur peut être un élu ou un opérateur. En tout cas, le rôle de l’accompagnateur, du passeur, reste central. Il n’est pas là uniquement pour les questions techniques et organisationnelles mais doit prendre position quant au sens de l’action. Enfin, il semble qu’il faille envisager d’impliquer les artistes plus en amont des projets, afin de leur permettre de contribuer de manière créative à l’invention de nouvelles modalités temporelles et spatiales de diffusion sur les territoires.