La rue est-elle une salle comme les autres ?

 

Pierre SAUVAGEOT – Invité
Elodie PRESLES – Invitée
Ema DROUIN – Invitée
Leïla Cukierman - Invitée
Pierre PREVOST - modérateur

 

Pierre Prévost

Alors, la rue est-elle une salle comme les autres ? C’est un titre un peu provocateur à partir duquel nous allons évoquer la place spécifique des Arts de la rue, ce que ça peut amener dans un paysage culturel, général, avec les questions qui se posent à ce paysage culturel, dans les rapports au territoire, à la citoyenneté, les rapports à l’artistique et donc quelle est cette place singulière que peuvent avoir les Arts de la rue, qu’est-ce qu’ils résolvent ? Qu’est-ce qu’ils amènent ? En quoi ils nous permettent d’avancer.

Pour parler de tout ça, quatre personnes que je vais vous présenter. Nous avons Pierre Sauvageot de Lieux Publics, compositeur et membre honorable du Syndéac. Elodie Presles de Culture Commune, militante en colère et néanmoins extrêmement active dans Culture Commune et qui peut nous en parler. Emme Drouin, 2ème Groupe d’Intervention, qui est situé à Ivry et qui travaille beaucoup sur le texte et l’écriture, et Leïla Cukierman, directrice du théâtre d’Ivry Antoine Vitez, qui travaille sur une programmation très éclectique et beaucoup sur la chanson notamment. Elle est parmi nous parce qu’elle a été programmatrice dans le cadre de la Fête d’Ivry et donc elle a rencontré des troupes de rue à cette époque, elle peut nous en parler avec un certain recul puisque pour l’instant elle n’en programme plus mais elle a un regard intéressant pour nous parce que cette place des arts de la rue dans le paysage culturel n’est pas encore avérée, elle est encore pour l’instant émergente, il y a encore des places à prendre,  il y a encore des spécificités à développer et c’est ce que nous allons essayer de voir.

Pour éviter d’avoir une table ronde soporifique, sachant que vous avez beaucoup bu et beaucoup manger, je vous propose de travailler comme ceci : je vais demander à quelqu’un de prendre la parole, de nous situer un peu sa manière de voir la problématique et ensuite, immédiatement après, vous pourrez réagir pendant un temps à peu près équivalent. L’idée, c’est que nous aillons un dialogue et que ce qui est dit ne soit pas perdu dans la masse. Et ensuite, nous prendrons un deuxième témoin, kif-kif, réaction et commentaires de la salle, en essayant de faire qu’on arrive à quelque chose, sachant bien évidemment que nous n’allons pas résoaudre cette problématique mais qu’elle nous permette d’avancer et de développer quelques petits concepts, on ne s’en portera pas plus mal les uns comme les autres.

Pour commencer, sachant que nous sortons un petit peu d’une période charnière où les arts de la rue, ce sont faits sans nous, en tout cas pour sa partie pyrotechnique, avec un renouveau notable du scoutisme, monte-flammes légères, feu de camp si bon, si chaud, et bien nous avons quelques petites choses sociales qui nous titillent évidemment, dans notre pratique, et je me dis qu’Elodie est assez bien placée pour nous introduire dans ce domaine.

Elodie Presles

Je vais essayer de ne pas tout mélanger quand même... Je vais d’abord parler du travail de Culture Commune par rapport  à la place des arts dans l’espace public et des difficultés auxquelles nous nous confrontons. Simplement pour rappeler rapidement pour ceux qui ne connaissent pas Culture Commune que c’est une des rares scènes généralistes à développer un projet artistique fort pour les arts de la rue, que Culture Commune est un projet politique au départ, voulu par le Conseil Général, Conseil Régional, qui fin des années 80 souhaitaient mettre en place un gros événement culturel pour participer à la transformation de l’image qu’on avait du bassin minier, puisqu’on est installé sur le bassin minier du Pas de Calais, donc une zone très gaie, très riche, très dynamique, pleine d’espoir, porteuse de richesses, qui a subi pendant 200 ans la mono-industrie minière, qui a façonné totalement la vie sociale, c'est-à-dire que la mine fournissait le travail, le logement, la santé, l’éducation, la culture, et le minimum d’éducation pour pas être trop occulte mais c’était dès qu’on était dégrossi, on était suffisamment costaud pour descendre au fond de la mine… et tout ça a fortement marqué ce territoire qui s’est laissé prendre en charge pendant plus de 200 ans. Si j’insiste là-dessus, c’est que c’est important par rapport au projet de Culture Commune. L’arrêt des exploitations minières, fin des années 80, début des années 90, est un arrêt très brutal. Le premier accord européen c’est un accord sur le charbon et l’acier. Les décisions qui ont été prises au niveau européen ont été appliquées très rapidement, sans qu’il n’y ai eu vraiment de prise en compte de l’évolution de la population dans cet enchaînement. Donc, une population qui s’est retrouvée en manque de repères total avec un silence terrifiant, lié à un sentiment de honte d’avoir été exploité pendant très longtemps et une non-transmission de cette histoire et de ce patrimoine aux générations suivantes, enfants et petits-enfants.

Voilà, donc, fin des années 80, pour sortir un peu de cette image d’un territoire gris, stigmatisé par des problèmes sociaux réels, les élus se disent que ce serait bien d’inventer un festival pour mettre une dynamique dans ce territoire. Et en replaçant dans le contexte culturel de l’époque, fin des années 80, c’est là qu’émergent aussi nombre de festivals en France, et comme il faut se démarquer du voisin, on se spécialise de plus en plus dans une discipline (Danse, court-métrages, BD…). Et donc les élus ont fait une étude à feu Lonfiac pour faire un peu une préfiguration de cet événement. A l’époque Chantal Lamarre a mené  une étude pendant six mois où elle a rencontré des élus, des professionnels, des artistes, des militants associatifs, des personnes du champ social, et arrive très vite aux conclusions qu’il où il ne sert à rien d’imposer comme ça un événement type festivalier sur un territoire où il n’y a rien pour porter cet événement-là. Quand je dis rien, ça veut dire pas d’artistes en résidence, très peu de lieux de diffusion, pas de pratiques amateurs ou peu, si ce n’est les pratiques liées à la tradition orphéonique et des harmonies pas de pratiques d’aller vers le spectacle, pas de politique budgétaire à la culture, pas d’élus à la culture ou très peu… et donc de mettre un projet plus complexe et plus ambitieux et de structurer avec les élus locaux, une véritable politique culturelle en lien avec les artistes pour développer cette approche entre la population, les œuvres d’arts et…..Alors, ça n’a pas été sans débats, vous imaginez, mais finalement, la majorité des élus ont décidé de créer Culture Commune, qui dès le départ était intercommunal et était une structure qui n’était pas  une structure de diffusion mais un outil de développement culturel et artistique au service des communes et des populations sachant que derrière cette relation au territoire, il y a l’idée forte du partenariat et de la concertation. C'est-à-dire que Culture Commune n’est pas un prestataire de services qui va faire à la place de mais va accompagner les élus pour construire et accompagner les politiques culturelles émergentes. 15 ans ont été menés dans ce sens-là. C’est pour dire que Culture Commune est un outil qui répond particulièrement à ce territoire-là, c'est-à-dire qu’on peut s’inspirer de sa philosophie pour d’autres territoires mais forcément ça sera différent parce que c’est bien lié à ce territoire de bassin minier. Au bout de 15 ans, il y a quand même beaucoup de choses qui ont évolué, heureusement, c’est ce qui fait plaisir. Il y a eu effectivement un dialogue renforcé avec les élus, des artistes nombreux qui sont venus en résidence, l’ouverture de la fabrique théâtrale en 98 sur un ancien site minier, qui est lieu de résidence et l’obtention de label scène nationale en 99 par Catherine Trautmann à l’époque. Dès le départ, le projet de Chantal était basé sur le théâtre, la musique, la danse mais aussi l’intervention artistique dans des lieux autres que des salles. Et ce qui se complète bien, il y a une logique dans tout ça. En parlant de label de scène nationale, je crois que nous sommes la seule scène nationale sans scène, ça ne veut pas dire que nous ne programmons pas dans des salles, nous programmons dans les salles des communes avec lesquelles nous travaillons mais nous avons très vite élaboré un dialogue avec les partenaires locaux sur la présence des artistes dans des espaces quels qu’ils soient. Parce qu’au départ, il n’y en avait pas énormément : ça peut être des espaces fermés…Enfin, la salle ça peut-être très défini, c’est des murs, un toit, c’est quelque chose de fermé. La notion de théâtre est différente, dans le sens espace, décor, le théâtre ce n’est pas seulement la maison c’est aussi l’espace dans lequel vont s’exprimer les artistes. Et donc, ces théâtres-là qui manquaient à l’association, il a fallu les inventer, les inventer pas tout seuls mais avec les élus. J’insiste beaucoup sur les élus parce que tout ça était possible que grâce à ce dialogue qu’on a mis en place avec eux et avec les artistes biende créer plus important. On a travaillé pendant deux ans avec des équipes en résidence sur les quartiers qui étaient traversés par ces cavaliers. Quand j’ai travaillé avec les quartiers, ça a été vraiment une rencontre régulière et permanente à travers des créations artistiques mais pas que, on a et un moment donné l’intégration de toutes les volontés, de tous ceux qui le souhaitait, pour créer quelque chose avec les artistes. C’est difficile de mobiliser les gens en disant on a des envies, on ne sait pas où on va mais venez avec nous, on est sûrs que ça va être bien. Parce qu’au début les gens sont dubitatifs ou réticents. Et on leur dit venez tenter l’aventure. Et il en résulte des choses extraordinaires, la rencontre entre les artistes, la population, les espaces que les gens croient connaître mais qu’ils redécouvrent totalement différemment grâce à l’acte artistique. Ça a déclenché chez les individus ou les groupes d’individus des mises en marche et une transformation de vie extraordinaires. Et quand je dis ces mots-là c’est pas anodin. On a une association qui s’est créée sur le village qui regroupe 200 habitants, ils sont en train de révolutionner ce qui se passe dans la ville. Les jeunes qui étaient mis au ban de la ville il n’y avait rien pour eux, qui picolent à l’age de8 ans, qui fume des pétards à l’âge de 10 et qui ne vont plus à l’école et bien ces gamins maintenant sont structurés dans une association, il y a une entraide entre les plus âgés et les plus jeunes, on essaient de les amener aussi à continuer une pratique artistique, certains vont passer le BAFA, on continue de créer des liens. Tout ça parce qu’ils ont eu une rencontre avec le Phun, qui a été très déterminante pour eux. Parce que le Phun a accepté aussi cette rencontre. Et je pense que  c’est quand on arrive à croiser comme ça une envie artistique avec une envie d’ouverture sur la population, une population qu’on a besoin d’aller chercher et qui se laisse à un moment donné prendre au jeu, et puis dans le nord, une fois les gens sont partis il s ne vous lâchent plus, c’est même étouffant parfois, et bien à un moment il naît des choses extraordinaires. Alors dans ce sens-là, l’espace public n’est évidemment pas un théâtre comme les autres, une salle comme les autres parce que la notion de salle fait référence à une codification, à des barrières. Je le vois bien sur le bassin minier, même si on dit ce spectacle c’est un spectacle    patoisant à 12 euros, beaucoup de gens ne peuvent même pas faire ce pas là. Il y a des gens qui intellectuellement ne peuvent même pas aller à la salle des fêtes pour aller écouter un concert. Il faut aller les chercher. D’emblée ils ne vont pas aller à la Comédie de Béthune, ils ne vont pas aller au Théâtre du nord, ils ne vont pas aller à la scène nationale. On travaille avec eux, avec les artistes, en sachant quel est le rôle de chacun pour qu’il n’y ai pas de méconnaissance par rapport à ça, les artistes restent les artistes, les organisateurs organisateurs. Comment on monte ça avec la population dans des espaces qui sont les leurs et que petit à petit pour certains ils vont faire le chemin inverse. Je ne veux pas faire du Zola mais si, dépressif, alcoolique, qui se transforment physiquement en l’espace d’un an et qu’on croise à la Comédie de Béthune et qui va chercher son billet comme un grand avec sa famille et qui va voir un spectacle théâtral. Des gens avec qui on peut discuter entre le c’est bien / pas bien – j’aime bien / j’aime moins, j’en réfère à…Voila, c’est cet accompagnement-là qui est important. évidemment. Très vite, dès 90, Chantal a fait appel à des équipes pour investir des lieux qui étaient des friches, des vraies friches pas la friche où il fait quand même chaud à l’intérieur etc, c'est-à-dire qu’une partie du budget artistique allait pour remplacer les carreaux cassés, ne seraient que pour une simple question de sécurité du public. C’était un peu… c’était on y va pour déplacer 6 montagnes noires qui nous environnent, et d’essayer d’inventer la place de l’artiste petit à petit, autrement. Ce qui est intéressant de noter, c’est que finalement, il y a un festival des arts de la rue qui est né, à Béthune, mais 10 ans après, qui s’appelle « Z’arts’ Up » qui a lieu maintenant sur la place de l’Hôtel de Ville. Ce festival est la réponse et non pas le prétexte à tout un travail de maillage territorial qui fait que dès les premières années, ce festival appartient à la ville, appartient aux habitants, aux artistes avec lesquels on travaille, et on sent tout de suite qu’il y a un rapport entre les artistes et la population, en tout cas ce que les artistes nous renvoient, c’est qu’il se passe quelque chose, difficile de dire ce qui se passe mais en tout cas, la population qui est devant un spectacle n’est plus une population qui devient spectatrice et il y a un vrai partage de cet événement qui est attendu, qui est partagé, y compris avec le commerçant qui aujourd’hui mettent des sous dans le festival, c’est pour vous dire, c’est quand même un peu révolutionnaire ! On a travaillé sur la ville comme un espace….Ce n’est pas simplement dire on va programmé tel spectacle à tel endroit, parce que c’est pratique, qu’il y a de la place, on peut facilement boucler la rue….Non, c’était comment on accompagne l’évolution d’une ville, d’un territoire, d’un espace public avec les gens qui vivent cet espace au quotidien, avec le regard subjectif des artistes. Et c’est important pour nous de travailler avec les artistes sur des propositions qui sont les leurs et en même temps d’aller plus loin avec eux, pour les interroger plus loin que le pourquoi de venir le jouer chez nous, c’est faire en sorte que ce spectacle ai une résonance particulière dans cet espace public. Je vais prendre un exemple très simple. L’année dernière on a travaillé avec Tout s’emballe sur leur spectacle Ballade sous abat-jour, spectacle poétique, qui se joue plutôt dans un espace genre square assez petit et il s’avère qu’à Béthune il y a un vrai beau jardin public mais plus important. On a travaillé ensemble pour se demander comment leur proposition artistique peut prendre en compte ce jardin particulier, qui n’est pas inconnu par rapport au désir artistique de départ mais qui essaie d’aller un peu plus loin. Et en y réfléchissant, on a construit un projet qui pour moi est un prolongement de Ballade sous abat-jour, et qui à un moment donné est passé par des ateliers avec des amateurs et voilà…On a construit une vraie dynamique avec des jeunes de la ville également et ce jardin, le public en est sorti en disant «  c’est une des plus belles choses qu’on ai vu » parce que c’est leur quotidien transformé par le regard des artistes et en même temps les artistes ne sont pas que dans une commande, ils sont dans leur univers qu’ils revendiquent mais qui prend en compte cet espace très spécifique de l’espace public. Voilà, je peux développer énormément d’exemples comme ça. On a développé aussi des rendez-vous cavaliers, un travail de longue halène. Les cavaliers, c’est les anciennes lignes de chemin de fer qui ont été démantelées et qui sont en passe de devenir des chemins de randonnées. Et l’idée c’est de créer des randonnées spectaculaires avec une association qui s’appelle La chaîne des Terrils, qui travaille sur la sauvegarde des terrils, qui développe des projets pédagogiques sur l’environnement, parce qu’il y a la faune, la flore, qui se développent sur les terrils, et comment à travers cette découverte du paysage, du patrimoine rural, minier, humain, l’artiste prend sa part également. On a créé ces randonnées en 99, et dans le cadre de Lille 2004, on a décidé

Pierre Prévost

Pour rester dans le débat, quelques petites questions. Je note bien que tu as mentionné 2 compagnies qui sont 2 compagnies des arts de la rue. Je note également que tu as précisé, puisqu’on est dans un rapport spatial, que la rue est une salle où on rentre plus facilement qu’une salle et que c’est difficile d’entrer dans une salle pour tout un bassin de population, parce que ce n’est pas son milieu, il n’a pas l’habitude mais on peut l’apprivoiser. Pourquoi vous avez fait appel à des troupes de rue ? Est-ce que c’est parce qu’elles vous apportaient de l’extérieur dans la mesure où il n’y avait pas de salle ? Est-ce que c’est parce qu’elles vous apportent de la souplesse ? Est-ce que c’est pour une spécificité artistique ou une sensibilité citoyenne ?

Elodie Presles

On n’a pas que fait appel au théâtre de rue. On a fait appel au Prato, qui fait du théâtre-cirque, on a fait appel également à Guy Alloucherie HVDZ, en lien avec le KompleX KapharnauM. Moi je crois que les arts de la rue, ce n’est pas une discipline. Souvent on dit il y a les arts d la rue, il y a du théâtre et de la musique. Non, il y a du théâtre, de la musique, de la danse. Les arts de la rue, c’est une approche d’un environnement et d’un public, d’une population qui est différente. Et je crois que cette pluridisciplinarité-là, elle est fondamentale. Et c’est ce qui est important. Au niveau de Culture Commune et par rapport aux arts de la rue,  je trouve que parfois… Mais il faut comprendre les raisons et ce besoin de reconnaissance. Pour moi, c’est cet échange entre ..Les métallos en sont un exemple. Ils ont commencé dans la rue et qui ont amené une esthétique des arts de la rue dans la salle et qui en même temps ont amené du texte contemporain dans la rue. C’est un exemple. Effectivement, on a retrouvé dans une salle municipale, tout un public qu’on n’avait jamais vu dans une salle mais qu’on avait vu dans la rue. Cloisonné, pas cloisonné ? Oui effectivement les artistes de rue sont plus roots, plus débrouillards et plus inventifs, plus souples pas forcément, plus citoyens je ne crois pas…Il y a des artistes citoyens dans les salles aussi. On ne peut pas dire que dans la rue ils sont citoyens et que dans les salles ils ne le sont pas, parce que ce n’est pas vrai. Après, quand je reçois un dossier d’une compagnie qui se revendique de rue et qui dit, les conditions pour jouer c’est un fond de scène pendrillonné, un espace dégagé, une rue super calme, et puis il n’y a pas plus de tant de personnes dans le gradin, je leur réponds d’aller jouer dans une salle parce que pour moi ça n’a aucun sens. C’est une forme d’opportunisme ou je ne sais quoi. Ou alors ils aiment se geler les miches parce que chez nous, il fait froid, j’en sais rien. Pour moi, ça m’intéresse beaucoup moins parce que ça ne réinterroge pas l’espace. Après c’est aussi une question de sensibilité personnelle.

Pierre Prévost

Quelqu’un veut-il réagir ? En tout cas, j’aime bien que tu dises que les arts de la rue, ce n’est pas une discipline parce que ce n’est pas très discipliné. Personne ? Juste avant qu’on continue, je voudrais dire qu’on est énormément d’artistes ici, je voudrais savoir s’il y a des gens de municipalités ? C’est moitié-moitié…

Quelqu’un

Moi, je voudrais réagir sur le rapport entre l’environnement, l’espace public et le propos artistique. Là, je me positionne en tant qu’élu. En tant qu’élu, souvent on a un projet politique. En tant qu’élu, quand on fait appel à des artistes, et notamment pour occuper l’espace public, en tous les cas moi, c’est comme ça que je le conçois ainsi que les élus qui travaillent avec moi, c’est vrai qu’on demande aux artistes, est-ce qu’on a raison ou pas, est-ce que les artistes doivent le faire ou peuvent refuser, mais c’est vrai qu’on demande, en ce qui concerne les arts de la rue notamment, on a tendance a demander aux artistes de rue de plus être en rapport avec notre projet politique qu’à des artistes de salles. Quand on monte un projet dans l’espace public, on a plus tendance à dire aux artistes « voilà, nous on est plutôt autour de l’environnement » et on a tendance à demander aux artistes de travailler dans notre sens. C’est le rapport entre notre projet politique et comment on occupe l’espace public, et la commande politique de la municipalité ou de la collectivité. Je ne sais pas si c’est bien ou pas bien mais c’est vrai que ce que vous dites, et c’est un peu la démarche des élus de votre région en prenant en compte un environnement, un espace public précis, qui est le bassin minier mort, décrépi, morne ou gris, comment les artistes peuvent s’emparer de ça tout en restant dans cette logique-là aussi. On est toujours dans cet environnement minier mais après c’est comment « le refleurir ». Moi j’aime bien cette dimension, et c’est ce que j’essaie de faire sur un événement qui se passe dans un parc au bord de l’eau, on est sur une île, dans le 93, donc c’est pas les Caraïbes, mais depuis 3 ans on a vraiment ce rapport. Alors est-ce que j’ai raison ou pas ? Comment réagissent les artistes là-dessus ? Et puis c’est un choix, c'est-à-dire qu’il y a une commande et des artistes qui proposent. Est-ce que j’ai raison ou pas, je ne sais pas. Et je pense que la rue n’est pas une salle comme les autres parce qu’elle a ce rapport-là. La rue, l’espace public en général, n’est pas cloisonné mais de faire une commande précise sur une thématique précise, est-ce que ça c’est pas du cloisonnement ? Je ne sais pas. En tout cas, c’est comme ça que moi, en tant qu’élu, je monte, je propose, je commande aux artistes un événement. Et ça ne prolonge pas le message politique, ça prolonge la démarche politique pour faire prendre conscience au citoyen, que cet espace public, il a tel patrimoine, telle particularité, travaillons dessus pour prendre conscience aux gens de cette particularité par rapport au territoire.

Pierre Prévost

Jean-Raymond, tu voulais réagir ?

Jean-Raymond Jacob

C’est une réaction sous forme de question. Je me demande ce que deviendrait un artiste autiste, caractériel, insoumis, ne comprenant pas toujours forcément ce que veut dire citoyenneté, n’estimant pas qu’il a à faire du lien social mais qui serait quand même quelqu’un qui ferait du sens et qui mettrait tout le monde d’accord sur la manière dont il s’exprime, est-ce qu’il aurait une place sur un projet avec Culture Commune ?

Elodie Presles

Bien sûr. Je vais peut-être être un peu provoc’ mais on parle beaucoup du manque de dialogue entre les élus et les artistes. Moi je pense que la place d’une structure           médiatrice entre les élus et les artistes est essentielle parce qu’on est au milieu de ça, au milieu d’un projet politique, c’est clair, faut pas se voiler la face, parce qu’il y a une politique aussi généreuse soit-elle, ou peu, ou pas, et la structure au milieu…

Jean-Raymond Jacob

Non mais ma question, elle est par rapport à un contrat social systématique. A la limite,pour venir à Culture Commune dans la manière dont tu l’exprimes, la place que vous donner à l’artiste dans votre projet de territoire, j’ai le sentiment qu’il y a une forme d’instrumentalisation, c’est comme ça, c’est juste un sentiment. Et à la fois je fais exprès de forcer le trait aussi parce que ce sont des tendances. Je pense qu’il ne faut pas tout mélanger. Quand tu dis on demande beaucoup plus à l’artiste de rue d’avoir une attitude citoyenne que d’exigence qu’on a vis-à-vis des gens dedans. C’est une plus-value, donc ça fait partie à un moment donné de la démarche de beaucoup d’entre nous d’avoir décidé d’être dehors et de s’exposer. Donc de toute façon il est évident qu’on s’expose. J’interroge simplement sur l’attente constamment d’une docilité de l’artiste, qui donnant-donnant, devrait systématiquement, pas forcément à Culture Commune, mais quand même il y a ce contrat social entre l’art et le public. Et puis une dernière chose, ça fait 20 ans que je fais du théâtre de rue, et je vous assure que je fais rien du tout pour que les gens aillent dedans. Et puis surtout pas pour que les gens aillent mieux et arrêtent de boire quoi !

Leïla Cukierman

Je pense qu’il y a deux démarches qui sont honorables, mais il y en a une qui est de l’ordre de la commande publique à l’artiste, à l’artiste d’accepter ou de refuser. C’est ce qu’on appelle de la commande publique, c’est pas la même chose que ce dont parle Jean-Raymond qui est de l’ordre de la création du point de vue de l’artiste avec cette liberté et cet autisme-là. Déjà là il y a deux démarches. Après, la question qui est posée malgré tout c’est le contrat social, de toute façon. Parce ce que même si l’artiste est autiste et justement précisément parce qu’il est autiste, qu’il pourrait l’être, il y a nécessité du contrat social pour qu’il existe, pour la justification du lien entre l’artiste et la société, qui n’est pas du lien social, qui est un besoin. C’est la fameuse dialectique, qui rejoint d’autres dialectiques mais qui ont peut-être été abandonnées historiquement, entre la liberté de création et le travail d’action culturelle. Parce que s’il n’y a pas de travail d’action culturelle dans toute création, il y a un peu bulle, et s’il y a pas de création et que de l’action culturelle, ça devient de l’action sociale, et y’a plus ce nœud de contradiction qui fait que l’art c’est une nécessité. Et c’est pas vrai que pour la rue, sauf que dans le théâtre dans la salle, il me semble qu’historiquement il y a eu un repli sur soi et que ces questions-là ont été en refus par rapport à des périodes où le lien entre la création et l’action sociale était revendiqué par les artistes et par la société.

Jean-Raymond Jacob

Oui, donc, ce phénomène-là d’engagement, d’artiste citoyen, au sens propre de l’expression, du citoyen dans le politique, de la Cité, ça s’est fait à partir des artistes. Ça s’est fait sur la démarche artistique à cette époque là, qui était une prise de position qui était intrinsèquement artistique, d’un positionnement par rapport à la société, dans un temps de l’histoire très particulier de notre pays.

Leila Cukierman

Et qui a justifié les financements publics.

Jean-Raymond Jacob

Ça venait bien du cœur des artistes au départ.

Leila Cukierman

Je ne crois pas que ça venait du cœur des artistes, ça venait d’un état de société qui venait au lendemain du front populaire, les lendemains de la guerre,  le programme du Conseil National de la Résistance…

 

Brouhaha

 

Pierre Prévost

Si vous permettez, là on sait qu’on a ouvert quelque chose, c’est un problème récurrent, c’est un problème qu’on essaye d’essorer aujourd’hui...Il y a 2 prises de paroles, très courtes svp parce que je voudrais qu’on passe au témoignage suivant

Gilbert Bourebia

Je suis le directeur de la compagnie du Mystère Bouffe, on organise Les tréteaux, festival itinérant des arènes de Montmartre. Ce que je voudrais qu’on prenne en compte dans la réflexion, les tréteaux de la colère, des sans-papiers qui font du théâtre dans la rue. J’aimerai simplement par rapport à ce que vous dites, citoyen, etc… Je pense que Eschyle faisait du théâtre de rue, puisqu’ils jouaient dehors, ça n’empêche pas de jouer des tragédies, ce sont des choses éducatives pour le public, en faisant du théâtre. Donc, théâtre de rue, théâtre dans la rue, les commandes sont partout, dedans, dehors...Nous en tous les cas on n’a jamais raisonné avec cette particularité. La particularité d’être dehors bien sûr ça change le spectacle mais on a un comportement égal. Moi ce qui m’inquiète, c’est que actuellement, une compagnie, des artistes, c'est-à-dire la rue, et c’est peut-être pour ça qu’on fait appel à cette mémoire depuis très longtemps. La rue, c’est subversif, la rue c’est la photographie des libertés, c’est la respiration d’une démocratie, avant toute chose. Donc qu’on soit citoyen, pas citoyen, je ne sais pas. Tout ce que je sais c’est que ça a toujours nourri les artistes, de tout temps. De tous temps, les artistes ont été dans la rue pour vivre. Ce que je sais c’est qu’actuellement beaucoup d’artistes vont dans la rue pour essayer d’en vivre, et ça se termine au poste, avec des PV qui sont          donnés par la commission sanitaire, ce n’est même pas le Ministère de l’Intérieur. En 2004, la circulaire par laquelle on confisque le matériel on met les l*mecs en tôle. Donc, moi je veux bien qu’on parle des arts de la rue, des artistes, comment ils travaillent, de toute cette continuité nécessaire, c’est notre survie, c’est notre métier. Mais quelle est notre réflexion sur la défense de ces métiers de la rue. La rue, y’a pas qu’artiste, y’a des gens qui vendent des tomates, des plumes de paon, bref, cette diversité, cette poésie dont nous avons besoin, quand nous allons nous-même nous promener dans la rue, d’avoir ces compositeurs, ces écrivains, ces voyeurs de rue qu’on a toujours eu n’importe où. Comment se fait-il qu’actuellement…je comprends bien entendu qu’il faut s’adapter à cette réalité, elle est nécessaire, d’autorisations, etc, de démarches, c’est tout à fait logique et compréhensible. Mais comment se fait-il que dans notre pays jusqu’à présent, on peut embarquer des artistes qui travaillent dans la rue et qui vivent de la manche. Voilà ma question.

Pierre Prévost

Est-ce que quelqu’un veut répondre à ça ? Je ne voudrais pas qu’on le passe sous silence, je ne voudrais pas non plus qu’on passe l’essentiel du débat là-dessus, mais Gilbert soulève une question intéressante.

Quelq’un

Je crois pas forcément qu’il y ai à répondre mais c’est une question extrêmement importante même si effectivement entre ces            pratiques d’arts de la rue et ce que maintenant on appelle communément, ce qui est un mouvement professionnel de gens qui vivent de l’argent public, qui vendent à des communes etc… même si on est sur des histoires qui sont pas forcément les mêmes, je crois que la difficulté de l’espace public, la privatisation permanente de l’espace public…Il y a de moins en moins d’espace public, de plus en plus de couloirs de propriété, c’est une vraie question. C’est vrai que c’est d’autres histoires mais je crois que c’est une question absolument fondamentale et que le temps des arts de la rue entre autre doit servir à ça. C’est un combat très difficile parce que c’est un combat avec les propriétaires de l’espace public que sont les mairies, et aussi le Ministère de l’Intérieur, mais c’est un combat extrêmement compliqué, on sait tous que ça devient de plus en plus compliqué, même dans les villes favorables à la culture, on doit avoir des autorisations, sans parler d’arrêter la circulation, de barrer une rue pendant quelques jours, etc, ça devient de plus en plus compliqué. D’abord parc qu’on a tendance à ce que l’espace public est de plus en plus cloisonné. L’espace commun vraiment à tout le monde il y en a de moins en moins, tout le monde à sa propre logique. Je crois que c’est quelque chose à ne pas du tout oublier dans notre cahier des charges. Il y a de moins en moins de non-lieux, donc c’est de plus en plus difficile d’avoir des lieux.

Claude Coulbault

Ce que tu viens de dire m’incite à dire que les espaces publics c’est ceux qu’on a gagné de façon permanente parce que dans le système dans lequel nous en sommes en ce moment, c’est l’individualisme, c’est mes choix à moi qui dominent, et c’est pas des choix collectifs. Quelque part les arts de la rue s’inscrivent dans une volonté de collectif et pas dans une volonté individuelle. Mais ça, ça ne peut pas se décréter, ça ne peut-être que l’objet d’une bataille, et d’une bataille qui va au-delà des simples questions réglementaires mais c’est un autre atelier, je ne vais pas plus loin sur ce terrain-là. Maintenant, je voulais revenir sur les arts de la rue eux-mêmes pour dire que d’abord les arts de la rue, comme leur nom l’indique, ne sont pas limités. Les arts de la rue, c’est beaucoup de choses, ça peut être plusieurs arts pratiqués ensemble, à faire un objet qui soit un objet unique, peut-être aussi des démarches tout à fait disciplinaires et qu’on appellera aussi arts de la rue. Peut-être qu’il faudrait clarifier un peu ça, on a peut-être besoin d’aller un petit peu plus loin dans la réflexion sur ce que sont les arts de la rue. Non pas pour les limiter, puisque je ne crois pas qu’il faille les limiter, d’abord ce serait impossible, mais pour essayer de voir si les questions sont identiques partout et dans tous les arts qui sont mis à contribution. Deuxième chose que je voulais dire, c’est que pour moi cet ensemble d’arts, ça fait partie du spectacle vivant possible ; et c’est au titre d’art que je le prend en compte et pas au titre d’une instrumentalisation quelconque. Alors pour expliquer pourquoi je dis ça : j’ai été 20 ans adjoint à la culture d’une ville, dans laquelle se trouve Jean-Raymond aujourd’hui. La commande pour moi, c’était pas une commande ni politicienne ni sur une valorisation d’un aspect de ce qu’on faisait par ailleurs. Pour moi, la commande c’était « faites en sorte de travailler le mieux possible comme artistes ». Et j’ai besoin que cette porte-là, de l’accès à la création soit aussi ouverte. J’ai besoin de ça pas pour moi, mais j’ai besoin parce qu’il me semble que sans cette rencontre avec la création, y compris mes objectifs politiques partisans qui sont la transformation de la société, et bien ils sont inatteignables. Mais c’est pas une instrumentalisation sur des thèmes, c’est parce qu’on a besoin d’intelligence et que je pense que la création est porteuse d’intelligence, est porteuse de rapports nouveaux, qu’il faut pouvoir permettre à la population, il faut pouvoir de trouver à chacun d’entre nous, de trouver la bonne porte qu’il lui permettra finalement d’avoir ce désir d’intelligence permanente, au sens premier du terme, c'est-à-dire une compréhension des tenants et des aboutissants de la vie sociale, que donc, cet art quelque part nous en avons tous besoin si nous voulons construire plus d’humanité. Nous sommes de la matière humaine, on essaie d’accumuler, de progresser vers plus d’humanité, et nous sommes encore quand même beaucoup à l’école barbare, et il y a besoin de beaucoup beaucoup d’humanité supplémentaire, et je ne vois que la création, et la recherche (mais c’est de la création) qui puisse nous conduire vers ce chemin. Et je dois dire que c’est aussi mon interprétation de ce qui vient de se passer dans nos quartiers. Ce qui me semble extrêmement fort, c’est ce besoin d’être non pas reconnu pour une différence quelconque mais d’être reconnu pour ce à quoi cette       dans laquelle je suis, ce à quoi elle devrait théoriquement me permettre d’accéder. Et la première chose que les jeunes ont mis en avant c’est cette question de l’égalité, et ça c’est extrêmement important. Je suis français, c’est pas moi qui m’exclue, on m’exclue. Et un des moyens de prendre en compte cette question pleinement, c’est justement de redonner à la création la place centrale qu’elle doit avoir, pour justement créer cette égalité à laquelle tout le monde aspire.

Pierre Prévost

On a parlé de pas mal de chose. On passe à un deuxième témoignage. Théâtre de rue, théâtre d’extérieur, transformation spatiale, transformation du social, c’est justement le dada de Pierre Sauvageot qui est ici aussi parce qu’il a un projet avec le théâtre du Merlan

Pierre Sauvageot

Je n’ai pas du tout l’intention d’être long parce que y’a plein de trucs qui ont été dit, c’est vachement bien. Je vais parler du projet mais je m’aperçois tout d’un coup que ce truc là a beaucoup de casquettes différentes.

Je suis compositeur, je travaille dans l’espace public depuis très longtemps. Je dirige Lieux Publics à Marseille, Centre national de Création des Arts de la rue, qui est une institution historique du secteu, maintenant il commence à y avoir de plus en plus d’institution dans le secteur ce qui est vraiment une chose que moi je trouve extrêmement positive, que cette institution, elle fait à la fois de l’aide à la création et aussi de la recherche, sur la question de la gratuité, sur la question des rapports entre les élus et les artistes, sur des programmes de recherche que l’on a, on a des projets de diffusion aussi qu’on essaie d’inventer, des choses un peu différentes sur la diffusion comme l’année des 13 lunes, qu’on a mené avec le CG des Bouches du Rhône où chaque jour de la plein lune on allait investir une ville différente du département, ça faisait un phénomène, un espèce de rituel assez incroyable parce que tout d’un coup le 22 janvier, mercredi, il y a 200 personnes qui viennent à un spectacle, qui ne savent même pas quel spectacle ils vont voir d’ailleurs…       Mais il sont venus parce que c’était l’année des 13 lunes. Ou un rituel qu’on fait les 1ers mercredi du mois quand la sirène sonne, qui s ’appelle « Sirène et Midi net », une proposition de 10 minutes, entre les 2 sirènes, celle qui sonne à midi et celle qui sonne à 12h10, et puis ce projet très récent qu’on a sorti il y a une quinzaine de jours, conjointement avec la scène nationale de Marseille – le théâtre du Merlan, qui était un travail sur la chorégraphie et l’espace public…Pierre Prévost m’a un petit peu envoyé là-dessus…J’étais aussi étonné quand Thierry Lorent m’a causé etc, il m’a dit : est-ce qu’on peut mettre que tu es au Conseil National du Syndéac ? Pour ceux qui ne savent pas, le Syndéac, c’est le syndicat de coordination d’entreprises culturelles, de l’institution en gros, les théâtres institutionnels, les centres dramatiques nationaux, les scènes nationales. Moi je ne suis pas scène nationale, j’en suis plutôt content d’ailleurs. Et je me suis dit : pourquoi diable mettre ça en avant ? Et en gros, il s’est dit que c’était pour faire venir les autres théâtres. C’est un pari raté comme tu remarques !

Thierry Lorent

On peut en parler ! Je suis un tenace !

Pierre Sauvageot

Et puis dernier point, peut-être la dimension nationale et européenne qu’a déjà Lieux Publics en dirigeant un réseau européen avec 6 co-organisateurs européens, et une dimension européenne internationale, qui va se développer de plus en plus.

Je rebondirai d’abord, et après je m’arrêterai comme ça ça nous permettra de dialoguer, sur ma place de compositeur. Elodie disait tout à l’heure, c’est pas une discipline. C’est vrai que ce n’est pas une discipline, on est musicien, on peut avoir appris la musique d’une manière ou d’une autre, sur le tard ou dans les écoles, mais il y a  de  l’apprentissage. On ne devient pas trompettiste du jour au lendemain, on ne devient pas compositeur du jour au lendemain, on ne devient pas jongleur du jour au lendemain, etc. Donc il y a un apprentissage, donc là on peut définir des disciplines. C’est vrai qu’un trompettiste qui joue dans la rue ou un trompettiste qui joue dans une salle, il faut bien qu’à un moment donné il soit confronté à ce machin là jusqu’à ce qu’il y ai quelques sons à peu près repérables. En revanche, de limiter uniquement ça à un rapport au joli titre citoyen, et tout ça, je pense qu’il manque quelque chose. Il manque d’abord un savoir-faire, parce que par contre ça s’apprend aussi. Je veux dire que la première fois, tous ici on peut raconter des galères, chaque fois qu’on s’est planté en ne travaillant pas assez sur ce que c’était l’espace public, en sous-estimant le partenaire. Tout d’un coup y’a du vent, de la pluie, etc, on l’a sous-estimé. On le sait, on le sait et puis un moment donné               le spectacle a commencé, le public est là et on se dit : « putain ! qu’est-ce que je suis naze ! J’ai oublié ça et ça…. ». Y’a un vrai savoir-faire et puis il y a un vrai projet artistique avant tout. Moi, j’ai commencé à travailler réellement comme créateur dans l’espace public, parce que j’avais besoin d’espace. Dans espace-public, y’a espace, y’a public. Le  public on peut en parler, c’est extrêmement important la notion de public…mais la notion d’espace. Tout bêtement, j’étais trop à l’étroit, c’est trop petit, je suis désolé faire un concert ici c’est petit, il n’y a rien à faire ! Alors que, pour ceux qui connaissent un peu l’aventure que j’ai mené entre autre beaucoup avec Michel Risse de Décor Sonore, parce que je dirigeais Décor Sonore avec Michel à l’époque, faire des concerts avec des hélicoptères, avec des trains, ça ne rentre pas dans une salle. C’est un problème très technique tout d’un coup, ou alors ça coûterait très très cher. Vraiment, c’est important la question du point de départ. Le point de départ, il est artistique. Et là, je rejoint peut-être ce que tu disais, ok, on sait plein de choses sur le public, le non-public, et tout, on peut en parler, moi j’ai des tas de théorie là-dessus comme tout le monde, mais il y a quand même au départ, un désir de l’artiste. Et on joue pas dehors parce qu’on veut pas de nous à l’intérieur…ça, ça a pu jouer pour les gens entre 20 et 25 ans, quand ils sont en train de se former, l’institution bloque, ils ont pas les diplômes, on joue dehors, ok. Mais ça, ça ne dure qu’un temps. Mais les gens qui restent dehors, qui en font un projet, c’est parce que le projet est artistique, c’est un désir, moi je n’ai aucune envie d’entrer en salle, j’y ai fait pas mal de choses aussi, qui étaient intéressantes, mais le principal de mon projet, c’est de travailler sur l’espace public parce qu’il m’intéresse. Il m’intéresse en tant que compositeur, les sons m’intéressent, la manière dont les sons musicaux vivent dans la ville m’intéressent, les perturbations sonores m’intéressent, enfin, tout ça m’intéresse. J’ai besoin de l’espace pour pouvoir entendre les choses, parce qu’un son qui vient d’un haut-parleur qui est à 1km, c’est pas la même chose, j’ai besoin de ça. Et donc, je tenais à rajouter peut-être ça comme élément de départ parce que s’il n’y a pas ce déclic là, tout le reste…Tout le reste en découle, bien sûr il y a une démocratisation, bien sûr il y a un autre rapport au public, d’autres types de publics, on est tout d’accord là-dessus. Il  y a plein de travail à faire. Mais s’il n’y a pas le désir de la rue qui est avant tout un désir artistique, à mon avis, on n’est pas juste. Voilà. Je m’arrête là et je réponds à toute question.

Pierre Prévost

Est-ce qu’il y a des réactions à ce témoignage ?

Alors, je vais demander à Leïla de prendre la parole, on passe de l’un à l’autre, sachant évidemment qu’on réfléchit à des questions et on se garde un petit peu de temps pour après. Leïla c’est une autre situation, toi ton rapport à l’intérieur d’une salle, encore une fois on a déjà aborder beaucoup de choses sur le thème, sur la nécessité, sur la citoyenneté, sur l’art, mais je pense que tu vas apporter un éclairage particulier.

Leïla Cukierman

Moi l’expérience que j’ai, c’est tout un temps où j’avais la direction artistique de la fête de la ville, et là, c’était conçu comme une direction artistique effectivement, qui faisait la place, en tant que tel, au spectacle de rue. Et puis progressivement, je m’en suis laissé dessaisir parce que l’identité du projet artistique ne tenait plus et que c’était là gommer budgétairement et artistiquement donc pas de demi-mesure, ça n’a plus été le théâtre et le service culturel qui proposaient des projets artistiques à la fête de la ville, ça a été le service des relations publiques. Voilà, en fait. Donc, pour moi, ça a été un recul mais dont acte. Mais par contre, au fil du temps, dans l’action menée au théâtre que, dès 91, j’ai essayé que nous le menions collectivement, toute l’équipe du théâtre, à la fois en termes de création, de diffusion mais aussi d’action culturelle, c'est-à-dire d’actions dans la ville, de sortir du lieu et d’aller vers les publics dans les quartiers de la ville. Depuis quelques temps, j’ai essayé de retravailler cette question là au moment de l’ouverture de la saison, c'est-à-dire au moment où il fait encore assez beau, vu que la fête de la ville se déroule en juin comme pas mal de fête de villes, le moment de septembre, de l’ouverture de saison, pouvait être le moment où on pouvait retravailler sur l’espace public. Et comme il y a le collectif Les Mêmes qui s’est installé à la blanchisserie de l’hôpital de Charlefoix, on a travaillé ensemble à un certain moment de l’expérience première, et au fil du temps, on a retravaillé sur l’espace public au moment où de cette ouverture de saison. Paradoxalement, c’est très curieux mais l’espace fête de la ville et l’espace quartier de la ville, c’est déjà pas le même espace, c’est déjà pas le même concept. Parce que l’espace fête de la ville, c’est d’abord évidemment festif, c’est déjà organisé, les arrêtés sont tous prévus, pour occuper l’espace et pas seulement par le spectacle et les arts de la rue mais par la population, par les associations, enfin voilà. Et donc, tout est relativement facilité y compris la venue du public. Et moi ce qui m’intéressait là-dedans, c’est la confrontation immédiate et très largement dérangeante d’un public disponible, prêt à le recevoir parce que dans une fête, et d’artistes disponibles, prêts à donner parce que c’est leur métier et qu’ils étaient pour donner ce qu’on avait choisi ensemble de faire à ces moments-là. C’est vrai qu’à chaque fois ça a donné des moments surprenants, on a travaillé avec pas mal d’artistes qui sont là à ces moments-là, je me souviens de Cacahuète qui se baladait avec son cercueil dans la fête et qui cherchait le cimetière et l’interrogation qui se lisait dans les gens qui étaient là et tout d’un coup le dérangement que ça créait, précisément dans une fête, précisément à un moment festif, et les interrogations et les discussions que ça créait. Voilà, moi c’était ça qui m’intéressait. Et c’est vrai que la démarche reste là même pour moi, dans le fait d’aller travailler dans les quartiers, d’occuper l’espace public dans les quartiers, au pieds des immeubles, sauf que là les problématiques sont carrément différentes, le public n’est pas forcément disponible, c’est pas la fête, c’est la vie difficile comme elle est ; et là ça pose beaucoup d’interrogations, et qu’en plus tout n’est pas balisé, c'est-à-dire que c’est pas la fête de la ville, les rues ne sont pas barriérées d’emblée, il y a tout un travail à faire pour obtenir que cela soit pour des événements qui sont beaucoup plus ponctuels et restreints que la fête de la ville, et ce n’est pas sans poser des vraies questions d’organisation. D’autant que dans ce cas-là, on ne travaille pas avec tous les services de la ville, avec les forces associatives de la ville, on travaille avec les petits bras, d’un lieu, d’un théâtre qui a des habitudes de fonctionnement aussi. C'est-à-dire une équipe qui a l’habitude de travailler dans un espace interne, en création aussi, mais dans un espace dont ils ont la maîtrise, où ils savent qu’ils peuvent donner un maximum pour que la création de l’artiste ai lieu dans tous les aspects techniques et autres, et de rencontre avec le public. Et là, nous on s’est trouvé confrontés à des vrais problèmes dans la remise en œuvre de ça, à savoir qu’une fois que la fête est finie, que la vie a repris son cours, mobiliser quelqu’un de l’OPHLM pour que les artistes descendent d’une tour, c’est pas si simple que ça. Laisser l’acte de création avec son imprévisibilité et devoir ré-intervenir plusieurs fois en fonction de la création qui se fait, c’est pas du tout du tout du tout ça. Et que là, on se heurte à des blocages qui sont lourds et qu’on peut comprendre. La dame de l’OPHLM qui doit gérer des contentieux très très lourds, quand elle nous voit arriver en tant que théâtre pour dire il faudrait qu’on ai l’autorisation de…et que trois jours après il faudrait qu’on ai l’autorisation de…, c’est pas très simple et on peut comprendre qu’elle ai d’autres chats à fouetter. C’est juste un petit témoignage. Et pourtant, je reste convaincue que c’est là aussi que la confrontation entre des publics et de la création, et du dérangement dans l’ordre public peut produire de l’humanisation et de l’émancipation, des questionnements sur soi et sur son regard à l’autre. Et de ce point de vue, quand ça a eu lieu, avec plus ou moins de dérangement, ça pose des questions de fond, y compris aux politiques, et qu’on n’a pas fini de creuser, et qu’il faut continuer de creuser à mon avis. Voilà.

Pierre Prévost

C’est intéressant ces deux témoignages qui se sont succéder avec la revendication d’un désir, clairement affiché sur l’extérieur, et en plus sur ton témoignage tu as vraiment résumé une grande partie de ce à quoi on se heurte, dans la mesure où les arts de la rue passent du service culturel au service relations publiques. On va reconnaître plein de choses qu’on a et c’est vrai que si on a lancé les journées professionnelles c’est aussi pour inverser la tendance. C’est aussi pour dire il y a autre chose là-dessus. Et puis cette équipe d’un théâtre qui va vers l’extérieur, ça pose également la question du métier, parce que le désir il est, mais tout ce qu’il faut apprendre, tout ce dont parlait Pierre, cet apprentissage,   le fait de se heurter à des structures différentes. Je pense que ça peut peut-être créer quelques prises de paroles, de réactions ici ou là.

Mickaël

Compagnie la dernière minute. Nous faisons du tambour dans la rue, des percussions, on intervient dans l’espace urbain, et donc parfois on fait des projets où on va proposer des ateliers, des projets où on va proposer un spectacle. En tout cas, moi, il semble une chose, c’est que aller jouer dans la rue, pour moi au départ ça a toujours été une prise de parole, une liberté gagnée, et je rejoints un petit peu, les espaces publics sont à gagner. Et c’est vrai que c’est difficile pour les autorisations, pour monter les projets, et aujourd’hui c’est de plus en plus difficile de jouer dans la rue quand on n’est pas dans une organisation qui va le permettre et ça je le regrette, parce que j’ai commencé aussi sans autorisation. Maintenant je continue avec des autorisations. Mais je vois tout à fait qu’est en train de diminuer comme une peau de chagrin la possibilité de s’exprimer librement dans la rue et qu’aujourd’hui, plus que jamais, c’est une prise de liberté et un combat. Contrairement à Jean-Raymond, moi je ne me lève pas tous les matins en pensant que les gens doivent aller au théâtre mais quand je joue dans la rue, je leur dis aller au théâtre, aller voir, aller dans les théâtres, aller dans la rue voir les artistes, et pour moi il n’y a pas une énorme différence, c'est-à-dire qu’il n’y a pas la rue, le théâtre. Il y a des artistes qui cherchent à s’exprimer, qui ont besoin de la rue de part leur besoin de création, ou qui ont besoin de la salle de part leur besoin de création. Mais ce n’est pas antinomique du tout. Je fais des projets en salle aussi, je suis plus axé sur la rue, pour ce combat aussi, pour cette subversion qu’on peut trouver dans la rue, que je défends, et pour la gratuité aussi, chose qui n’est pas souvent le cas dans les théâtres. Moi je serai pour ouvrir les théâtres, gratuit. Tout le monde entre. Des spectacles dans la rue très souvent. Moi, c’est mon objectif, c’est ma raison de faire du spectacle dans la rue.

Jean-Raymond Jacob

Juste comme ça, parce que c’est important ce que tu dis, ça permet d’affirmer les choses. Je ne me fais pas une démarche de volonté pédagogique dans mon métier d’artiste. Je ne pense pas résoudre quoi que ce soit, ni le fossé qui existe entre un certain public et une certaine salle, ni l’incompréhension des spectacles de rue. Je ne suis pas un artiste qui fait de la pédagogie. Bien sûr que les arts sont complémentaires, et qu’il est évident que je n’oppose jamais le dedans et le dehors que ce soit clair. Je ne me sens pas investi d’une pédagogie ou d’une mission qui fait que d’un seul coup les gens seraient éclairés.